Socrate (480 - 399)

Qui prenait au sérieux Socrate, au physique difforme, déambulant à travers les rues peuplées d'Athènes et interrogeant, comme une curieuse commère, chacun de ses concitoyens sur leurs mœurs et désirs ? Qui plus est, qui pouvait comprendre cet homme qui, soi-disant par intérêt pour lui-même se refusait ce que chacun désirait ardemment – la plaisir, la gloire ? Il apparaissait ainsi aux yeux de tous comme un mort dépourvu d'émotions et de passions.

Accompagné par une meute de cyniques, plus encore "mornes" que lui, fréquentant les hommes réputés impies et sophistes, jeunes gens immatures ou tyrans, l'homme n'inspirait pas beaucoup de confiance à ceux qui l'approchaient... Il paraissait à bien des égards être un extravagant, comme le décrivait Aristophane. Les hommes de son temps, y compris les lettrés, le méjugèrent ainsi presque tous puisqu'il fut condamné à mort... ... pour impiété ! Or, il fut le maître à penser de générations de grecs et de romains et, encore aujourd'hui, de beaucoup de philosophes. Ainsi apparaissait aux hommes de son temps celui dont Platon et Xénophon firent l'éloge. C'était un fou aux yeux du grand nombre, comme folle est, aujourd'hui, toute critique de la démocratie, et de la vision matérielle du bonheur, présupposé à tout programme politique. Les programmes politiques que les candidats présentent aux élections n'ont-ils pas tous comme préoccupation d'augmenter la possession de biens matériels ? Mais qu'en est-il du bonheur réel, celui qui n'est pas nécessairement lié à la possession de biens et qui, peut-être, serait même contraire à toute possession autre que soi-même. Or, à vrai dire, toute autre possession est illusoire puisque l'on peut difficilement fusionner avec aucun objet.

Toutefois, à ceux qui l'approchaient et qui osaient l'écouter remettre en cause les plaisirs ou la démocratie – car qui oserait être d'accord avec un discours pareil ? – , l'homme apparaissait alors d'une beauté d'esprit et d'une lucidité sans pareils, au lieu du fou qu'il semblait. Car, loin que nos désirs et nos envies soient sensés, mais la société entière, tenant éloignés d'elle les hommes qui la remettent en cause, n'avait pas permis qu'enfin, grâce à Socrate, on en discerne les dangers. Lui-même n'accomplissait rien de miraculeux, il confrontait entre eux plusieurs aveux de ses interlocuteurs, dont ils étaient amenés à reconnaître la contradiction – l'art de la maïeutique. Et d'eux-mêmes, ensuite, les hommes pouvaient faire le ménage en eux, trouver la bonne attitude, celle qui nous correspond le mieux.

Aujourd'hui, malheureusement, il est plus difficile de s'adresser en toute liberté à un passant dans la rue, comme le faisait l'heureux Socrate. Il faut, pour être digne de parler en langage familier à quelqu'un d'autre, de conscience à conscience, avoir un diplôme de présentateur de télévision. Mais La télévision n'est qu'une «personne morale» – ce qui veut dire tout le contraire –, pas une détentrice de conscience comme vous et moi, et les présentateurs ne dialoguent pas avec nous, ils ne nous fréquentent pas au quotidien, mais se moquent des retombées qu'auront leurs paroles futiles. Comment Lagaf' présenterait-il son émission si le public entier était sa famille, ses enfants, ses proches. Peut-être aurait-il le souci de moins les abrutir. En 2500 ans, Lagaf' a malheureusement remplacé Socrate au Hit-parade et nous avons «échoué», depuis peu, dans un matérialisme exacerbé, tendant vers la surexcitation des pulsions.
Il faut remarquer que, dans notre croyance, aucun rassemblement humain n'a plus de sens, sinon s'il vise l'augmentation des biens matériels. Que font les télévisions sinon exalter la possession matérielle ? Que font, dans l'ensemble, les médias et les gouvernements sinon parler de gestions de ressources ? Bref, dans l'ensemble, notre perception n'est-elle pas absorbée par la matière et non par nous-même ?

Que faut-il attendre d'une société dont le mot d'ordre est : «Il y a une infinité de besoins à satisfaire.» Ceci ne sous-entend-il pas que nous sommes une horde de frustrés ou que nous devons l'être pour satisfaire à cet axiome ? Or, jusqu'à présent, la plupart des philosophe, grecs du moins, ont reconnu que la frustration – corollaire forcé des envies – était un mal, ce qu'il n'est pas difficile de comprendre, et la solution n'est probablement pas autre qu'un désistement de l'intérêt porté à nos soi-disant besoins. Il suffit, à vrai dire, en toute circonstance, de se désintéresser pour que le besoin s'annihile de lui-même, au lieu de vouloir presser ses jambes vers un endroit, l'éphémère, l'incertain, l'illusoire plaisir, sans même évaluer nos chances d'y parvenir.

La cité d'Athènes

La cité d'Athènes est le prétexte parfait pour une mise en avant des situations que je souhaite critiquer dans notre société d'aujourd'hui. Car, vous l'aurez deviné, il n'est guère question ici d'Athènes, celle-ci n'étant plus qu'un vieux songe. À l'époque, bien que de nombreuses données étaient différentes – le pays, la religion et les avancées technologiques n'étaient en effet pas les mêmes – et feraient croire que le contexte est mal choisi, en revanche les préjugés des hommes, leur organisation politique, leurs envies et leurs angoisses ne changeaient en rien, malgré les siècles, ou sinon, peut-être en effet que c'est légèrement pire aujourd'hui...

En notre heure, il est des problèmes comme l'intempérance, son encouragement général par la société complice, avec la publicité notamment – Ô chose affreuse ! Ô politiciens et commerciaux pervers pour en être les agents qui la font ou l'autorisent ! –, avec la commercialisation massive et la «démocratisation» de toutes les bestialités – sexe, sucreries, viande, possession, inepties télévisées, etc.. – cela dès l'enfance même, où on livre la jeune âme sans défense aux sucreries, aux jouets exaltant la guerre ou la possession, à des émissions d'une futilité inouïe.
Ce qui a fasconné le meurtrier qui tue dix personnes dans un hold-up, c'est peut-être toutes les sucreries que la mère lui donnait sans se rendre compte du foyer d'excitation et de soif qu'elle attisait, les films télévisés montrant comment passer à l'acte, les jeux-vidéo édifiant le meurtre. Car l'enfant n'a pas d'anticorps contre cette influx de domination venu de l'extérieur ; il n'a pas la force de repousser les sensations physiques, contrairement au sage dont la lueur interne brille si fort qu'aucune autre chose ne pourrait l'intéresser, tout étant terne par comparaison. Et offrir l'âme à tant de tyrans comme le fait notre actuelle société, c'est tout simplement lui ôter sa force, nous privant de bonheur, de calme, de résistance aux tentations qui nous emportent, et mènent à la violence. La société est un véritable trafic d'âmes « sans âme », elle nous prostitue avec les sens ; et pour cette seule justification, elle encourage les « mises en chair » (naissances), et le massacre d'animaux...

Ici, Socrate et ses amis débattent de l'incohérence d'une démocratie qui est comme la nôtre, de valeurs morales qui sont comme les nôtres, d'un matérialisme, d'une éthique, d'une intempérance, d'une méchanceté, d'une façon de philosopher, qui sont les nôtres.
À vrai dire, nous sommes souvent conscients que la démocratie est nécessairement imparfaite. «Rien n'est parfait» dit-on. Mais nous ne savons pas à quel point elle est non seulement imparfaite, mais encore absurde, incohérente, perverse et hypocrite... Cette démocratie offre en effets de beaux atours, ceux qui la dirigent tiennent de beaux discours. Cependant, ce qu'elle a de démocratique n'est que la face visible, pas plus grosse que celle d'un Iceberg. Là où la démocratie s'exerce, il faudrait au contraire un collège restreint d'hommes experts. Là où elle ne s'exerce pas – entre les hommes politiques eux-mêmes notamment – ce n'est rien de moins qu'une compétition farouche. Je ne voudrais pas, cependant, faire croire que j'amorce là une critique. On ne pourra comprendre les critiques de la démocratie qu'en écoutant Socrate parler et se défendre jusqu'au bout. En attendant, partons du principe que la démocratie est le plus avantageux des gouvernements.
D'ailleurs, on ne peut certes qu'ouvrir de grands yeux à la lecture de telles accusations infondées au sujet du système politique acquis si difficilement aux cours des siècles – « des hommes sont morts pour cela » répète-t-on comme si cela devait faire taire aussitôt toute critique – et donnant toute sa réalisation au progrès auquel les occidentaux ont contribué en matière de civilisation. En effet, si on ne nous reconnaissait pas le bienfait d'avoir répandu le démocratie dans le monde, quel bienfait, à nous occidentaux, nous reconnaîtrait-on ? Serait-ce la colonisation forcée de peuples, ou bien la guerre économique ? Les ventes d'armes ? Les croisades ? Le rayonnement de nos penseurs athées ? En effet si nous n'apparaissons même pas plus civilisés aujourd'hui, nous sommes par ordre de grandeur morale les derniers des peuples.

Mais, si malgré votre méfiance envers une telle accusation, vous aussi vous prenez la route avec Odos, à côté du vieux Socrate qui vous expliquera, vous ressentirez peu à peu cette sensation de honte éprouvée à la suite de trop d'orgueil : celle que, en tant qu'occidentaux, nous devons légitimement avoir. Car quel n'est pas l'orgueil de notre occident qui prétend apporter du confort avec la démocratie, le matérialisme, le progrès, mais engendre confusion, jalousie et malheur ?
Quant à notre système tout entier, et en particulier la publicité, le progrès, la façon dont nous traitons les autres êtres vivants, nos valeurs, nos présupposés et toutes nos croyances en général, il est, nous le verrons, absurde tout entier...

D'alternative à ce système, il en existe de nombreuses, qui seraient la réalité si nous n'avions jamais mis notre cerveau de côté, partant à la poursuite des préoccupations sans but : la vie dans la nature sans progrès et sans possession dans une optique de pureté de l'âme... Pourquoi pas ?
Cela est certes « utopique ». Mais l'utopie est-elle impossible ? Doit-on tuer l'espoir ? Au contraire. En revanche, vouloir posséder au point de fusionner avec nos objets de consommation est impossible. Construire une famille, un patrimoine, ou n'importe quoi d'autre, est impossible si l'on a souvenir que le temps efface tout. Avoir de l'ambition en général, va vers l'impossible. Et même toute envie est impossible, puisqu'elle ne fait, lorsque comblée, qu'être repoussée à un délai plus long.

La littérature grecque

Lorsque je lisais les ouvrages de Platon, il se produisait en moi quelque chose d'étrange : alors confortablement installé dans mon fauteuil dans l'intention de ne pas lire plus de quinze minutes, après quoi je pourrais aussitôt me remettre à la télévision ou à l'ordinateur, je restais des heures et chaque phrase déposait en moi plus de sagesse, plus de satiété et de lumière, et me retenant finalement des activités que j'avais projetées. Alors, peu à peu, saisi d'amour pour une telle sagesse et une explication enfin merveilleusement simple, en même temps qu'une colère contre moi-même, je m'améliorais insensiblement.
Je crois que nul autre, mieux que Socrate, le héros de Platon, ne pouvait être un meilleur vecteur des idées qui suivent. Mon but n'est pas d'imiter le style platonicien des dialogues ni de me conformer impérativement à la philosophie de Socrate ou Platon – eux-mêmes avaient d'ailleurs probablement une réflexion différente. Ce sont donc des idées qui, bien que ressemblantes à celles des deux Grecs en question, et bien qu'inspirées en partie, sont le fruit d'une réflexion personnelle et actuelle sur nos problèmes et les remèdes nécessaires. Empruntant des images chers aux auteurs de l'époque, je tente de plonger le lecteur non seulement dans l'esprit socratique simple et philosophique mais encore dans un vif moment de bonheur comme éprouvé lors des mes lectures de Platon.




Livre gratuit : l'auteur souhaite que ce livre soit gratuit et accessible pour tous, car la sagesse est inspirée gratuitement et anonymement par la divinité elle même. Vous pouvez l'imprimer et le diffuser autant que vous souhaitez. (Tous droits réservés Elie Béteille)


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